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Euro, vingt ans d’une expérience infructueuse

Gérard LAFAY
Université de Paris II, France
glafay[AT]u-paris2.fr

Lancée par le traité de Maastricht, la monnaie unique européenne a été mise en place le 1er janvier 1999. Cependant, les pièces et billets en euros n’ont remplacé totalement les signes monétaires nationaux qu’au premier semestre 2002. Il est donc possible, maintenant, de dresser le bilan de vingt ans de cette expérience. La plupart des observateurs objectifs reconnaissent que ce bilan est largement négatif. La croissance économique de l’ensemble de la zone euro est devenue la plus faible du monde, alors que ses économies nationales, loin de converger, ont connu une divergence croissante. Un économiste indien, sorti du FMI, Ashoda Mody, vient même de publier aux presses universitaires d’Oxford, un ouvrage intitulé An European tragedy, qui a été désigné comme le meilleur ouvrage économique de l’année par l’Association des éditeurs américains.

Pour expliquer une telle évolution, il convient d’analyser trois éléments:

– les erreurs de la théorie économique sous-jacente ;
– les politiques monétaires de la BCE jusqu’en 2011 ;
– l’incidence des autres politiques pratiquées.

  1. Les erreurs de la théorie économique sous-jacente

Sur le plan économique, le projet d’Union Économique et Monétaire porte visiblement la marque de sa période de gestation. Au cours des années 70, en effet, le dérapage inflationniste s’était graduellement accéléré, attisé par les chocs pétroliers et des mécanismes généralisés d’indexation, alors que les gouvernements des États européens avaient profité de l’éclatement du système des parités fixes pour s’autoriser un laxisme monétaire. Au début des années 80, la France avait d’ailleurs donné le mauvais exemple, tandis que l’Allemagne apparaissait comme le bon élève de la classe européenne. En outre, le phénomène de mondialisation n’avait pas encore pris toute son ampleur.

Ce contexte très particulier explique que l’euro se soit inscrit dans le droit fil des théories qui étaient à la mode à l’époque de sa conception. Dès les années soixante, la théorie monétariste, initiée par Milton Friedman1, mettait l’accent sur la dissociation entre la sphère réelle et la sphère monétaire de l’économie. Dans les années soixante-dix, l’école des anticipations rationnelles, menée par Lucas2, postulait la neutralité complète de la monnaie. Cette « nouvelle économie classique » a trouvé son couronnement avec les travaux de Kydland et Prescott 3, Barro et Gordon 4, et Rogoff5. L’indépendance absolue de la Banque centrale en est venue à être considérée comme un dogme intangible.

Toute cette école de pensée reposait sur trois postulats :

– sauf à très court terme, la monnaie est neutre sur la croissance économique ;
– le taux de change n’a d’effet que sur le commerce extérieur, et le marché le ramène spontanément à l’équilibre ;
– la politique monétaire doit être soustraite à l’influence des gouvernements, qui ont fatalement un biais inflationniste.

De telles théories monétaires ont été inscrites dans le marbre des traités consolidés de l’Union Européenne, qui instituent le Système Européen de Banques Centrales (SEBC), couronné par la Banque Centrale Européenne (BCE). Ainsi, l’article

105 stipule que « l’objectif principal du SEBC est de maintenir la stabilité des

prix », la croissance n’étant pas de son ressort. L’article 108 (ex 107) vise à assurer l’indépendance totale de autorités monétaires : « ni la BCE, ni une banque centrale nationale, ni un membre quelconque de leurs organes de décision ne peuvent solliciter ni accepter des instructions des institutions ou organes communautaires, des gouvernements des États membres ou de tout autre organisme ».

Le dogmatisme rigoureux des théories économiques retenues ne suffit cependant pas à expliquer la genèse du traité de Maastricht. Celui-ci s’inscrit également dans le courant européiste lancé par Jean Monnet dès 1951, avec le traité instituant la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA). L’objectif de ce courant était, dès le départ, de parvenir à mettre en place des États-Unis d’Europe, calqués sur le modèle fédéral américain. Toutefois, en raison de la réticence des nations européennes, l’objectif fédéral est constamment masqué. Les peuples d’Europe sont jugés incapables de comprendre le bien fondé du projet européiste. L’outil économique est donc utilisé pour faire progresser en catimini la logique fédéraliste. Loin d’être un obstacle, les échecs économiques sont ainsi utilisés pour « aller plus loin » et exiger

« plus d’Europe ».

Une telle fuite en avant a très bien fonctionné jusqu’à présent. Au lieu de prolonger les succès du marché commun, le marché unique n’a pas obtenu les résultats escomptés. Les perspectives favorables annoncées par le rapport Cecchini6  (5 % de production supplémentaire en 1992, et une dynamique de croissance dans les années suivantes) ont été démenties par les faits. Qu’à cela ne tienne ! Selon la rhétorique européiste, le marché unique n’a pas porté tous ses fruits parce qu’il devait être complété par la monnaie unique. De même, les européistes ne sont pas dupes du dogmatisme économique qu’ils ont emprunté pour promouvoir le traité de Maastricht. D’ores et déjà, ils préparent leurs arguments pour faire face à l’échec possible de l’euro.

Abandonnant le dogme de la neutralité supposée de la monnaie, qu’ils ont temporairement utilisé pour atteindre leurs buts, les disciples de Jean Monnet s’apprêtent à reprendre le même type d’argumentation. Si l’euro échoue, c’est parce qu’il doit nécessairement être complété par un gouvernement unique à l’échelle européenne, c’est-à-dire par l’outil qui, depuis le départ, constitue l’objectif véritable du projet européiste. Le traité de Maastricht recèle ainsi de profondes contradictions entre ses bases économiques et ses objectifs politiques. Ces contradictions apparaissent aussi bien pour la politique budgétaire que pour la politique de change.