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RÉEXAMEN DE L’HYPOTHÈSE DES DÈFICITS JUMEAUX DANS LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT : CAS DU CONGO
Re-examination of the hypothesis of twin deficits in developing countries : A case study of Congo

Antoine NGAKOSSO

Université Marien Ngouabi, Brazzaville. Faculté des Sciences Économiques, Laboratoire d’Économie et de Management (LEM), Congo
Ngakosso_Antoine@yahoo.fr
ORCID : 0000-0001-5727-1985

Abstract : This research paper mainly aims to re-examine the hypothesis of twin deficits in Congo using both a linear model and a threshold effect model with public debt as the threshold variable. It comes out that the two models converge and confirm the hypothesis of twin deficits in Congo. However, the only difference is that the threshold effect model determined the public debt threshold at 102.94% which changes the budget deficit path of the external deficit. This public debt threshold is much higher than the public debt sustainability threshold, which is around 40%. The difference between the two public debt thresholds has strong implications upon the economic policy. Thus, for public debt levels below 40%, the problem of rebalancing the external balance does not matter. Between 40% and 102.94%, a gradual fiscal consolidation is recommended to restore external balance. Above 102.94%, shock therapy should be considered first, then gradual fiscal consolidation should be considered when the debt falls below 102.94%.

Keywords : twin deficits, fiscal deficit, external deficit, public debt, fiscal consolidation, public debt sustainability threshold, inflexion point of the external deficit.

 

Résumé : L’objectif principal de cette recherche est de réexaminer l’hypothèse des déficits jumeaux au Congo en faisant, à la fois, appel à un modèle linéaire et à un modèle à effet de seuil avec la dette publique comme variable de seuil. Les résultats obtenus des deux modèles convergent et confirment l’hypothèse des déficits jumeaux au Congo. A la seule différence, le modèle à effet de seuil a permis de déterminer le seuil de la dette publique de 102,94% à partir duquel le déficit budgétaire fait changer la trajectoire du déficit externe. Ce seuil de la dette publique est largement supérieur au seuil de soutenabilité de la dette publique qui se situe autour de 40%. Cette différence entre les deux seuils de la dette publique a une forte implication en matière de politique économique. Ainsi, pour les niveaux de dette publique inférieurs à 40%, le problème de rééquilibrage du solde extérieur ne se pose pas. Entre 40% et 102,94%, une consolidation budgétaire graduelle est conseillée pour retrouver l’équilibre externe. Au-delà de 102,94%, c’est la thérapie de choc qui devra d’abord être envisagée, par la suite complétée par une consolidation budgétaire graduelle lorsque la dette deviendra inférieure à 102,94%.

Mots-clés : déficits jumeaux, déficit budgétaire, déficit externe, dette publique, consolidation budgétaire, seuil de soutenabilité de la dette publique, point d’inflexion du déficit externe.

JEL Classification : E62, F32, F41, H62, H63.

Introduction

L’application par le Fonds Monétaire International (FMI) de l’approche fiscale de la balance des paiements pour le rétablissement de l’équilibre du compte courant partant du rétablissement de l’équilibre des finances publiques, a donné un regain d’intérêt à l’analyse de la relation de cause à effet entre le déficit des finances publiques et le déficit externe quand il y a juxtaposition de ces deux soldes notam- ment dans un pays de l’Afrique au Sud du Sahara (ASS).

Dans la réalité des faits, c’est la non soutenabilité de leur dette publique qui fait que les pays de l’ASS sollicitent l’intervention du FMI. Par conséquent, l’analyse de la relation entre le déficit budgétaire et celui de la balance des transactions courantes dans ces pays devrait tenir compte du niveau de leur dette publique. Cependant, les travaux empiriques les plus récents effectués sur cette relation dans ces pays n’ont pas tenu compte du niveau de la dette publique (Ndiaye, 2018 ; Ngakosso, 2016 ; Diarra, 2014). Ils se sont focalisés uniquement sur la vérification empirique de l’hypothèse des déficits jumeaux non conditionnée au niveau de la dette publique, laissant sous silence le niveau de la dette publique qui, selon la Nouvelle Théorie Anti Keynésienne des Finances Publiques (NAK), exerce une influence sur cette relation. Cette position de la NAK semble pertinente du fait que dans le cadre de ses accords de programmes économiques qu’il conclut avec les pays de l’ASS, le FMI exige à ces derniers la renégociation préalable des dettes publiques avec leurs principaux créanciers. L’intérêt de cet exercice pour le FMI est de ramener la dette publique de chaque pays concerné à un niveau soutenable. C’est dans cette dynamique qu’il est apparu, récemment dans la littérature, une nouvelle famille d’approches qui analysent cette relation en tenant compte des effets seuils

du niveau de la dette publique (Sulikova, 2015 ; Nickel & Tudyka, 2014 ; Nickel & Vansteenkiste, 2008).

En s’appuyant sur cette nouvelle famille d’approches, la non prise en compte du niveau de la dette publique dans l’analyse de la relation entre le déficit interne et le déficit externe dans ces pays pourrait biaiser les résultats ainsi que les implications de politique économique. Cette éventualité est pertinente dans un pays comme la République du Congo d’autant plus que le niveau de sa dette publique totale en 2017 a atteint 117,90% du PIB dont 80,5% de dette publique extérieure (Banque Mondiale, 2018).

Malgré les travaux fondés sur cette nouvelle famille d’approches conditionnées au niveau de la dette publique, aucun travail théorique ou empirique n’a apporté un démenti sur la famille d’approches qui ne tiennent pas compte du niveau de la dette publique notamment dans les pays ayant des niveaux de dette publique insoutenables. À ce sujet, la littérature est indifférente quant au choix d’une des deux familles d’approches dans l’analyse de la relation entre le déficit budgétaire et le déficit de la balance des transactions courantes. Ainsi, une comparaison des résultats de ces deux approches semble pertinente.

A notre connaissance aucune étude n’a procédé à la comparaison des résultats des estimations de ces deux familles d’approches. Cette recherche qui s’intéresse à la République du Congo tente de tester ces deux familles d’approches afin de com- parer les résultats. Ainsi, elle a pour objectif principal de déterminer la nature de la relation entre le déficit budgétaire et le déficit extérieur en faisant appel, à la fois, à la famille des approches qui ne tiennent pas compte du niveau de la dette publique et à celle des approches qui conditionnent cette relation au niveau de la dette publique. Pour le fait que les marchés de l’assurance et du crédit sont imparfaits dans les pays en développement d’une part, et en raison de l’existence en Afrique des contraintes de liquidité qui limitent la possibilité pour les ménages de lisser leur consommation dans le temps (Ary, Combes, & Plane, 2005) d’autre part, la théorie de l’équivalence ricardienne est sujette à caution. Ainsi, dans les pays en développe- ment, l’hypothèse de déficits jumeaux peut être validée dans toutes les deux familles d’approches. Spécifiquement, pour ce qui est de l’hypothèse de déficits jumeaux conditionnée au niveau de la dette publique, nous retenons d’une part, la validation de l’hypothèse de déficits jumeaux pendant les périodes de politiques de relance budgétaire keynésienne pour les valeurs de la dette publique inférieures à son niveau optimal (Gaysset, Lagoarde-Segot, & Neaime, 2019), et d’autre part, la validation de l’hypothèse de déficits jumeaux pendant les consolidations budgétaires lorsque les valeurs de la dette publique deviennent supérieures à leur seuil critique comme défendu par la NAK. Par conséquent, nous rejetons donc l’hypothèse de la causalité inverse (Helmy, 2018) et celle de l’absence d’un lien quelconque (Barro, 1989).

L’intérêt de cet article réside dans ses implications de politique économique et sur l’éclairage qu’il apporte à la lanterne des populations congolaises sur le bien-fondé pour lequel, le FMI exige aux pays avec lesquels un programme d’ajustement est conclu, la renégociation préalable de la dette avec les principaux créanciers d’une part, et l’application des politiques budgétaires restrictives procycliques en conformité avec la doctrine de la NAK d’autre part. Le programme économique et financier relatif à l’accord de Facilité Élargie de Crédit (FEC) allant de juillet 2019 à juin 2022, conclu entre la République du Congo et le FMI semble s’inscrire dans cette approche doctrinale de la NAK.

Sur le plan méthodologique, on utilise un même modèle qui servira dans un premier temps à évaluer l’hypothèse des déficits jumeaux sans tenir compte du niveau de la dette et dans un deuxième temps, il sera transformé en un modèle à effet de seuil (avec dette publique comme variable seuil) pour évaluer cette même hypothèse.

L’originalité de cette recherche réside en deux points. Premièrement, elle comble le vide de la littérature sur la confrontation des résultats de la vérification de l’hypo- thèse des déficits jumeaux issus des deux familles d’approches. Deuxièmement, sur le plan théorique, au-delà de l’approche contracyclique expansionniste de la politique budgétaire soutenue par les keynésiens et de l’approche de la politique budgétaire acyclique soutenue par les partisans de la théorie de l’équivalence ricar- dienne (Barro, 1989), cette recherche s’appuie également sur l’approche doctrinale de la NAK dans la vérification de l’hypothèse des déficits jumeaux.

La suite de l’article est organisée de la manière suivante. La section 2 fait un survol sur la littérature tant théorique qu’empirique ; la section 3 décrit les faits stylisés des deux soldes et de la dette publique ; la section 4 spécifie les modèles d’estimation ; la section 5 présente et discute les résultats. La section 6 est consacrée à la conclusion de l’article.

1.  Revue de la littérature sur la validation de l’hypothèse des déficits jumeaux

Partant de la nouvelle école de Cambridge (Godley & Cripps, 1974) qui a soutenu l’hypothèse des déficits jumeaux dans la relation entre le déficit budgétaire et le déficit externe, la littérature traditionnelle distingue trois principaux groupes d’ana- lyse de cette relation (Ngakosso, 2016). Le premier groupe concerne les approches qui valident l’hypothèse des déficits jumeaux2 dans le sens où, c’est le déficit bud- gétaire qui est la cause du déficit du compte courant de la balance des paiements (Gaysset et al., 2019 ; Mundell, 1963 ; Fleming, 1962 ; Romer, 2000 ; Obstfeld & Rogoff, 1995). À cet effet, le rétablissement de l’équilibre de la balance des tran- sactions courantes est subordonné au rétablissement de l’équilibre budgétaire. Le deuxième groupe est formé des approches qui défendent la causalité inverse3 (Helmy, 2018 ; Haberger-Laursen & Metzler, 1950). Dans ce cas, le rétablissement de l’équilibre budgétaire est conditionné par celui de l’équilibre de la balance des transactions courantes. Enfin, le troisième groupe est composé des approches qui soutiennent l’inexistence d’un lien quelconque entre les deux déficits (Sulikova & Tykhonenko, 2017 ; Barro, 1989). Il s’agit notamment de l’approche fondée sur la théorie de l’équivalence ricardienne, c’est-à-dire des anticipations rationnelles à la Barro (1989). En effet, le rétablissement de l’équilibre de l’un des soldes n’est pas conditionné par celui de l’autre.

Par ailleurs, en s’appuyant à la fois sur les modèles néokeynésiens à effet de seuil et sur la considération selon laquelle, les effets seuils de la dette publique contribuent à la modification des anticipations des ménages (Blanchard, 1990 ; Aschauer, 2000), la nouvelle famille d’approches analysant le lien entre le déficit budgétaire et le déficit de la balance des transactions courantes tient compte du niveau de la dette publique (Sulikova & Tykhonenko, 2017 ; Nickel & Vansteenkiste, 2008 ; Nickel & Tudyka, 2014). Cette nouvelle littérature suggère des non-linéarités synonymes de coexistence de différents régimes budgétaires, à savoir keynésien, non-keynésien et anti-keynésien (Giavazzi, Jappelli, & Pagano, 2000 ; Alesina & Perotti, 1995 ; Alesina & Ardagna, 1998). Dans ce sillage, en se fondant sur le carac- tère expansif de la contraction budgétaire (Liau, 1999 ; Bertola & Drazen, 1993 ; Sutherland, 1997) ont montré que la non-linéarité de la politique budgétaire peut résulter d’un seuil psychologique d’endettement, d’un niveau de dette publique rendant l’ajustement budgétaire inévitable. Dans ces conditions, le niveau de la dette publique a des implications sur la relation entre le déficit budgétaire et le déficit de la balance des transactions courantes. À cet effet, la nouvelle littérature distingue deux types d’analyse de l’hypothèse des déficits jumeaux conditionnée au niveau de la dette.

Premièrement, en dessous du seuil de soutenabilité de la dette, en cas d’une relance budgétaire, les agents supposent que le niveau de la dette publique étant encore soutenable, son remboursement sera reporté sur les générations futures (Benassy-Querré, Coeuré, Jaquet, & Pisani-Ferry, 2017). À cet effet, ils adoptent un comportement non ricardien. Ils vont donc consommer davantage au détriment de leur épargne. Ainsi, la hausse du déficit budgétaire entraîne d’une part, la hausse de la consommation privée, et d’autre part, la diminution de l’épargne par rapport aux investissements privés. Par conséquent, il en résulte le déficit du solde épargne-investissement conduisant à l’importation des capitaux étrangers pour financer le déficit budgétaire. Ainsi, les deux soldes sont liés et l’hypothèse des déficits jumeaux est valide. En revanche, au-delà de ce seuil critique de la dette publique, face à une augmentation des dépenses publiques, en raison du principe de l’équivalence ricardienne, les agents vont réagir en augmentant leur épargne car ils anticipent une hausse future des impôts. Pour cela, l’épargne nationale étant devenue supérieure à l’investissement, le recours à l’emprunt extérieur n’est plus nécessaire, ainsi les deux déficits ne sont pas liés (Reinhart & Rogoff, 2010 ; Bertola & Drazen, 1993) et l’hypothèse des déficits jumeaux n’est pas valide.

Deuxièmement, au-delà du seuil de soutenabilité de la dette, l’ajustement bud- gétaire devient nécessaire pour retrouver l’équilibre des fi ances publiques4. Cet ajustement peut se faire soit par une baisse des dépenses publiques soit par une augmentation des impôts. L’ajustement budgétaire par une baisse des dépenses publiques est privilégié du fait qu’il ne génère pas les distorsions que peut engen- drer l’ajustement par un accroissement des impôts (Creel, Ducoudre, Mathieu,

& Sterdyniak, 2005). L’action du rééquilibrage des fi ances publiques par une baisse des dépenses publiques en modifiant les anticipations des agents privés, a un effet expansif sur l’activité selon la NAK (Guidice, Turrini, & Veld, 2003)5, ou encore, elle n’a pas d’effet sur l’activité d’après la théorie de l’équivalence ricardienne. En effet, les effets des anticipations dépendent de la perception que les agents ont sur le caractère de la baisse des dépenses publiques : temporaire ou permanent.

Tout d’abord, les partisans de la théorie de l’équivalence ricardienne considèrent que cette baisse est temporaire et les effets qui en découlent sont non-keynésiens. En effet, les agents prévoient que l’ajustement va se produire à brève échéance et s’attendent à une augmentation des impôts, ce qui fait qu’ils vont plus épargner au détriment de la consommation en prévision du paiement de la hausse des impôts. Il s’ensuit que la hausse des dépenses publiques futures sera entièrement financée par l’épargne privée étant donné le solde positif de la balance « Épargne-Inves- tissement ». Dans ces conditions, le recours à l’emprunt extérieur étant devenu inopportun, le déficit budgétaire et le déficit externe ne sont pas liés car l’évolution de chacun des deux soldes est indépendante de l’autre, et peut parfois même être divergente. Ainsi, leur juxtaposition est une simple coïncidence et il n’y a alors aucune implication de politique économique.