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POUR UNE MONNAIE PLEINE

Gérard Lafay et Christian Gomez
Université de Paris II
glafay[AT]noos.fr

Alors que l’économie réelle stagne dans beaucoup de pays, on observe une hypertrophie de la finance, avec la multiplication des produits dérivés et des effets de levier, ainsi que le trading à haute  fréquence sur les marchés internationaux. Dans l’ensemble du monde, les dettes publiques et privées ont désormais atteint un niveau historique. C’est pourquoi certains craignent une déflagration financière pire que celle de 2008.

Si la financiarisation a été facilitée par une vague de dérèglementation, son origine tient à la nature même de la création monétaire, dont la masse est devenue extravagante. Cette création fut d’abord le fait des banques privées qui, depuis de nombreuses années, créent de la monnaie ex-nihilo par le moyen du crédit bancaire, selon l’adage bien connu «les crédits créent les dépôts». Plus récemment, pour tenter de relancer l’économie, les Banques Centrales des principaux pays développés ont mis en œuvre des mécanismes d’»assouplissement quantitatif» (quantitative easing), consistant à racheter régulièrement de la dette souveraine détenue par les banques privées. Cette solution a créé de la liquidité pour celles-ci, encourageant la spéculation sur les actifs existants, et donc la montée de leurs prix. En revanche, elle n’a eu que peu d’effet sur l’économie réelle.

  1. 1. La situation actuelle de la création monétaire

Les citoyens imaginent que la création d’une monnaie est entièrement le fait de la Banque Centrale. En fait, ceci n’est vrai que pour les billets et les pièces en circulation, qui représentent moins de 10 % des moyens de paiement. La création de monnaie, et donc de pouvoir d’achat sur la production et la masse d’actifs existants, est totalement liée aux «humeurs», optimistes ou pessimistes, des opérateurs (banques et emprunteurs). Elle est à la source des perturbations majeures de l’économie : abondante et exubérante dans les périodes fastes (endettement facile, leviers en tout genre) ; plus rare et parcimonieuse dans les périodes plus ternes (emprunteurs prudents, banques réticentes)

Par sa dynamique propre, à la fois en raison de ses impacts économiques (profits, revenus, emploi) et des effets psychologiques qu’ils induisent (optimisme, pessimisme), la création de monnaie est à la source des fluctuations de la dépense globale (expansions, récessions, mouvements des prix) et de ses phénomènes les plus extrêmes (bulles spéculatives, hyperinflations, dépressions, déflations).

La création de monnaie a un impact direct sur les banques et les bénéficiaires de leurs crédits. Par le privilège dont elles disposent, les banques profitent d’intérêts sur des sommes qu’elles créent d’un trait de plume (ou d’une frappe sur un clavier), intérêts qui vont se capitaliser avec le temps. Par le pouvoir d’achat qu’elles créent, les banques peuvent donner à ceux qui en bénéficient, et d’abord à elles-mêmes sur les marchés financiers, une capacité d’appropriation prioritaire leur permettant de jouer des mouvements de prix qu’ils peuvent créer et/ou de spéculer sur les prix des biens ou des actifs, en s’appuyant souvent sur les conséquences démultipliées d’effets levier périlleux.

D’où les revenus grandioses (salaires + bonus + stock-options) des dirigeants des banques et des opérateurs vedettes, ainsi que la constitution de fortunes gigantesques pour des spéculateurs opportunistes pouvant bénéficier de largesses bancaires.

En outre, après 2008, devant l’ampleur de la crise et l’éventualité d’une dépression pire que cela de 1929, les autorités monétaires ont été conduites à prendre des mesures dites «non conventionnelles» pour stopper la dégringolade et relancer les  économies.  D’où  le  «Quantitative Easing» :  achats  massifs  de  titres  publics d’abord, puis de titres de toute nature pour augmenter massivement la liquidité dans l’économie, alléger les bilans bancaires de certains risques pour, en liaison avec une alimentation sans limites de la liquidité, les inciter à prêter ; baisser les taux d’intérêt, jusqu’à atteindre des taux négatifs ; obtenir des effets de report de liquidité sur les actifs risqués pour faire baisser les primes de risque ; obtenir par ce biais des effets- richesse massifs (actions) incitant les agents économiques à s’endetter et dépenser.

Le résultat est ambigu. Du point de vue économique, les conséquences sont une faible reprise de la production, et une tendance des prix loin des objectifs des Banques Centrales qui se révèlent impuissantes à l’accélérer. Du point de vue financier, ce sont des bulles de plus en plus massives créées par l’action des  Banques Centrales, des effets désastreux à long terme en termes d’efficacité économique, une spoliation des épargnants dont les revenus de l’épargne sont  aujourd’hui nuls, des risques bilanciels majeurs à terme pour les banques, les compagnies d’assurance et les fonds de pension, suite à l’accumulation d’actifs à très faibles rendements. On envisage aujourd’hui un abandon graduel de cette politique.

  1. 2. Les modalités de la monnaie pleine

La réforme monétaire, préconisée par Maurice ALLAIS, a été proposée par des ténors de la science économique sous des formes diverses. Si elle est, dans son principe, une «vieille idée», il nous semble qu’elle n’a jamais été autant d’actualité, tant son application permettrait au monde occidental de sortir «miraculeusement» de toutes les errances des dernières décennies pour repartir sur des bases entièrement nouvelles.

C’est ainsi que le pas franchi il y a plus d’un siècle, avec les billets de banque, le sera aujourd’hui avec les instruments de paiement immatériels. Les billets de banque, qui avaient été mis en circulation à l’époque par des banques privées, ont été petit à petit retirés de la circulation au profit des billets des Banques Centrales. Les banques privées se sont alors vu interdire l’émission de billets de banque. C’est ce que se propose de faire aujourd’hui une réforme «monnaie pleine» avec la monnaie scripturale. Celle-ci deviendra monnaie pleine, moyen de paiement légal de la Banque Centrale, ce que sont déjà les pièces de monnaie, les billets de banque et les avoirs que les banques détiennent sur leurs comptes auprès des Banques Centrales.

Il faut que tous les crédits, achats de titres et autres achats faits par les banques soient financés avec de la monnaie de la Banque Centrale (seul moyen de paiement légal, en bref, la monnaie pleine). La première version de la réforme, dite «100 % monnaie», impliquait que l’on impose aux banques un taux de réserve de 100% sur les dépôts à vue et assimilés. La formulation présente de la réforme consiste à sortir les comptes courants des bilans des banques, et à les gérer hors bilan en tant que comptes d’argent appartenant de plein droit aux clients. Les engagements actuels en monnaie scripturale (engagements à vue de la banque vis-à-vis du client) deviennent, à partir de la date de transition, des engagements de la banque vis-à-vis de la Banque Centrale.