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L’EURO-DILEMME

Francis Bismans
BETA, Université de Lorraine, France
COEF, Université Nelson Mandela, Afrique du Sud
Francis.Biesmans@univ-lorraine.fr

L’euro est une « monnaie politique ». S’il en est ainsi, c’est parce que sa naissance est directement liée à un compromis franco-allemand. Plus précisément, la France de Mitterrand acceptait la réunification de l’Allemagne moyennant l’accord de cette dernière sur l’introduction de l’euro. Ce que le président français avait en tête, c’était aussi, bien sûr, d’arrimer solidement la nouvelle Allemagne à l’Europe. Mais ce n’était pas tout, car dans le marchandage, celle-ci obtenait de surcroît deux « compensations » significatives :

1. Elle imposait une discipline budgétaire stricte à tous les pays participant à l’euro via les deux fameux critères dits de convergence : d’une part, le déficit public devait être inférieur à 3% du Produit Intérieur Brut (PIB); d’autre part, l’endettement public total ne pouvait excéder 60% de ce même PIB.

2. Une banque centrale était créée (la BCE ou Banque Centrale Européenne), totalement indépendante des gouvernements et avec comme seul objectif la stabilité des prix, définie comme une inflation égale à 2% annuellement.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que pratiquement rien n’ait été retenu de ce que l’économie politique – pour reprendre un terme un peu vieilli – avait produit de mieux en matière d’analyse des processus d’unification monétaire : la théorie des zones monétaires optimales et celle de la politique macroéconomique.

Zones monétaires optimales

L’article originel de Mundell (1961) s’efforçait de répondre à la question : est-il préférable pour un ensemble de pays d’adopter une même unité monétaire, ce qui est équivalent à la fixité des taux de change entre ces pays, ou au contraire, ceux-ci doivent-ils conserver leur monnaie tout en se dotant d’un régime de changes flexibles ? Mundell traitait cette question du point de vue des politiques de stabilisation de l’économie et finissait par définir une zone optimale comme une aire « où il y a mobilité des facteurs de production ».

Kenen (1969) ajoutait à ce critère celui de l’existence d’une autorité centrale capable de « lisser » les chocs, donc la croissance, entre les entités composant la zone, ce qui implique un fédéralisme budgétaire poussé, avec imposition centrale et transferts massifs en fonction de l’état de la conjoncture dans les différents pays de l’union.

La zone euro constituait-elle une zone monétaire satisfaisant aux critères de Mundell et Kenen ? La réponse, comme il se doit, est nécessairement nuancée. Il n’empêche que le fédéralisme budgétaire et fiscal n’existe tout simplement pas ni dans l’Union européenne ni dans la zone euro. En d’autres termes, le critère de Kenen n’est absolument pas rencontré.

Autre élément de fait : la mobilité du facteur travail, qui est véritablement à la base de tout le raisonnement de Mundell, est très limitée entre les pays européens. Bien sûr, cette mobilité doit s’apprécier d’un point de vue relatif. A cet égard, il est éclairant de la comparer avec celle d’une zone monétaire avérée – les États-Unis. Un tel travail comparatif a par exemple été réalisé par O’Rourke et Taylor (2013, pp. 177-179). Il est sans appel. Si l’on mesure la mobilité du travail sur base de la proportion des résidents d’un État qui sont nés dans un autre État, alors cette proportion est de 42 pour cent aux États-Unis et seulement de 14 pour cent dans la zone euro.

La conclusion est claire : la zone euro ne constituait pas une zone monétaire optimale et en conséquence, il n’y avait pas de justification théorique au passage à une monnaie unique pour les pays qui y étaient associés.

La théorie de la politique économique

Jan Tinbergen (1952), qui obtint le premier prix Nobel d’économie avec R. Frisch en

1969, formalisa la théorie de la politique macroéconomique dès les années cinquante du siècle précédent.

En résumé, le raisonnement – mathématique, répétons-le – de Tinbergen est fondé sur

le couple conceptuel objectifs/instruments. Les premiers sont au nombre de quatre : la croissance économique ou augmentation du PIB ; le plein emploi ; la stabilité des prix et l’équilibre de la balance des paiements. Dans la poursuite de ces différents objectifs, gouvernements et banques centrales disposent d’instruments que l’on peut répartir en cinq grandes catégories :

-la politique monétaire;

-la politique budgétaire;

-la politique du change, nécessairement différenciée selon que les taux de change sont fixes ou flexibles;

-les contrôles quantitatifs sur les prix et revenus;

-les réformes du cadre institutionnel, telles les lois destinées à empêcher une position dominante sur un marché.

Tenant compte de cette conceptualisation, l’économiste hollandais a démontré, moyennant certaines hypothèses dont celle de linéarité des relations entre objectifs et instruments, une proposition – connue sous le nom de théorème de Tinbergen. Il s’énonce brièvement comme suit : il doit y avoir égalité stricte entre le nombre d’objectifs poursuivis et le nombre d’instruments utilisés. En d’autres termes, toute politique macroéconomique est basée sur la règle qu’un et un seul instrument doit servir à la poursuite d’un objectif. Ainsi, par exemple, l’équilibrage de la balance des paiements nécessite d’utiliser un unique instrument, le taux de change bien sûr, et lui seul.

Dans ce cadre théorique, l’adoption d’une monnaie unique par un pays signifie que ce dernier renonce à utiliser son propre taux de change comme instrument et qu’en conséquence, il doit lui substituer un autre instrument. Lequel ?  De toute évidence, l’action – en théorie, à la hausse ou à la baisse – sur la structure des prix et salaires du pays concerné. Dès lors, si un pays de la zone euro souffre d’un déficit commercial ou des paiements, il devra recourir à la baisse de ses prix et salaires internes, ce que beaucoup appellent une dévaluation ou une déflation interne. Outre l’hostilité des organisations syndicales à l’égard de toute baisse des salaires et traitements, deux grands obstacles se dressent devant ce type de politique économique :

La déflation des prix internes est un processus long qui prend du temps. Il serait évidemment contrarié si les partenaires de la même zone monétaire suivaient une ligne de conduite identique et s’astreignaient eux aussi à limiter les hausses

salariales. Il pourrait alors se former une véritable spirale négative qui conduirait tous les partenaires à pratiquer la « déflation compétitive ». Cependant, même si ce n’était pas le cas, même si les pays en surplus se conduisaient sagement, il reste qu’une déflation prolongée s’accompagnerait de la montée du chômage dans des proportions dramatiques. La déflation des prix déboucherait alors sur une véritable impasse : l’enfermement dans la récession et le chômage de masse.

La principale objection pratique à la dévaluation interne a été formulée par Milton Friedman (1953, p. 173) : « Il est beaucoup plus simple de permettre à un prix de se modifier, en l’occurrence le prix des monnaies étrangères, que de s’appuyer sur la modification des multiples prix qui, tous ensemble, constituent la structure des prix internes ». En effet, le taux de change d’une monnaie résume en quelque sorte le système des prix du pays en question et que modifier un tel prix, à la baisse ou à la hausse, est plus aisé que de faire varier des milliers de prix, avec le risque de biaiser du même coup la structure des prix relatifs.

L’abandon de sa monnaie par un pays a donc un coût qui peut être considérable en termes de pertes de revenu et de chômage. C’est un élément qui n’a absolument pas été rencontré lors du passage à l’euro en 1999.

Les déséquilibres majeurs de la zone euro

Comme l’indique le tableau 1, la situation des balances courantes pour les pays composant la zone euro était fort diversifiée dès la mise en circulation de la monnaie unique.