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LES VINGT ANS DE LA BANQUE CENTRALE EUROPÉENNE.
UN BILAN CONTRASTÉ.

Guillaume L’ŒILLET
Université de Rennes 1 – CREM, France
Guillaume.loeillet@univ-rennes1.fr

En 2019, nous célèbrerons les 20 ans de la monnaie unique. Cette période anniversaire a débuté au mois de juin dernier avec celui de la BCE. Dans le présent texte, nous proposons un bilan de cette double décennie. Indiscutablement, l’institution est parvenue à remplir l’objectif principal qui lui a été confié à sa création, c’est-à- dire la stabilité des prix. Si la BCE a su employer des outils non-conventionnels lors des crises successives entre 2008 et 2015, sa lecture des évènements semble avoir  été  parfois  défaillante.  Enfin,  malgré  des  ajustements  ponctuels  de  son mode de gouvernance, un déficit démocratique demeure. C’est dans ce domaine que nous identifions une nécessaire réforme de la BCE dans les années à venir.

Introduction

Le 1er juin dernier, la Banque Centrale Européenne (BCE) fêtait ses vingt années d’existence. La dernière décennie s’est avérée plus chaotique que les concepteurs de la monnaie commune ne pouvaient l’imaginer. En assignant à la nouvelle autorité monétaire la stabilité des prix comme principal objectif, ils espéraient offrir à la BCE le même mode de fonctionnement que la Bundesbank autour d’un objectif central et d’un instrument. Si la BCE a su traverser la récession de 2001 sans modification majeure de la politique monétaire, elle a dû improviser un changement doctrinal et opérationnel à partir d’août 2007 et des prémisses de la crise financière. Cette révolution n’est pas tout à fait achevée puisque la BCE tente aujourd’hui seulement d’ébaucher une stratégie de sortie de la politique non-conventionnelle actuelle. Plus généralement, c’est le paradigme du ciblage d’inflation qui a été questionné par la crise de 2008 et la grande récession de 2009. De nombreuses banques centrales ayant adopté ce régime ont (re)découvert certaines de leurs fonctions originelles en matière de stabilité financière notamment, ou ont réhabilité des mesures dites de bilan. La singularité de la BCE réside toutefois dans sa situation institutionnelle où la politique monétaire n’est pas associée à une entité budgétaire unique permettant une combinaison de politiques économiques appropriée face à la récession. De ce point de vue, la BCE s’est retrouvée comme la seule institution fédérale en mesure de préserver la stabilité de l’Union Economique et Monétaire (UEM) dépourvue d’un gouvernement économique lorsque la crise des dettes souveraines a éclaté en 2013. A nouveau, elle a dû innover dans la conduite de sa politique monétaire face à un possible éclatement de la Zone euro.

Dans cet article, nous reviendrons sur la gestion des crises par la BCE entre 2008 et aujourd’hui, mais nous souhaitons dresser un bilan plus large des vingt années écoulées.  Par ailleurs, nous ne limitons pas l’analyse aux aspects «techniques» relatifs à la conduite de la politique monétaire1. Nous abordons également les sujets de la gouvernance de la BCE et de son rapport démocratique avec la sphère politique qui sont restés des constantes dans les critiques adressées à la BCE. Ces questions prennent une nouvelle ampleur à la lumière des récentes orientations de la politique monétaire, et du contexte politique qui se dessine aujourd’hui en Europe.

Cet article propose un développement en trois temps. Tout d’abord nous jugerons la BCE à l’aune du principal objectif que lui a confié le pouvoir politique lors de sa création c’est à dire la stabilité des prix. Ensuite, nous proposerons une analyse

critique des actions entreprises par la BCE pendant les crises successives en Europe. Enfin, nous discuterons du rôle politique de la BCE tout en avançant des suggestions pour une plus grande intégration démocratique de l’institution dans la construction européenne.

  1. Une réussite du point de vue du mandat de la stabilité des prix

Une manière objective de juger de l’action d’une banque centrale consiste à observer l’évolution de son objectif principal. Dans le cas de la BCE, ce travail est très simple puisque les statuts affichent un objectif principal clair: un taux d’inflation global proche et en dessous de 2%. Si d’autres objectifs parallèle (stabilité du système financier) et secondaire (croissance économique) ont été assignés à la BCE, ceux-ci sont énoncés dans des termes plus vagues et sont plus difficiles à confronter avec des données. Cette stratégie de ciblage d’inflation généralisée dans les années 90 répond au risque d’incohérence temporelle théorisée par la Nouvelle Macroéconomie Classique dans les années 70 selon laquelle une Banque Centrale aurait nécessairement intérêt à dévier de sa cible d’inflation. Pour éviter cet écueil et gagner en crédibilité, l’autorité monétaire doit i) annoncer une cible de manière précise, ii) s’y tenir et justifier les éventuelles déviations.

Nous pouvons constater à partir de la figure 1 reproduisant le taux d’inflation dans l’UEM depuis sa création, qu’il sera peu question de déviations. Sur l’ensemble de la période qui nous intéresse, le taux d’inflation annuel moyen s’élève à 1,71%. Deux phases se distinguent toutefois. La première se situe entre 1999 et 2007 où le taux d’inflation est stable et proche de l’objectif (2,06% en moyenne). Une seconde phase entre 2008 et aujourd’hui indique une fluctuation plus importante du taux d’inflation (1,40% en moyenne avec un écart type de 1,15%) impliquant une plus longue déviation à la cible notamment durant la grande récession. Ironiquement, la BCE a éprouvé de plus grandes difficultés à remplir son objectif lorsque l’inflation était inférieure à sa cible et non l’inverse comme pouvaient le craindre ses fondateurs.

Nous tirons deux leçons de ces observations. La première est qu’en « temps normal », la BCE a très bien rempli son contrat visant à assurer la stabilité des prix. Le pilotage de son principal instrument (taux de refinancement) s’est donc avéré performant.