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LA CHINE DANS LA MONDIALISATION : L’INSERTION DE LA FILIÈRE AUTOMOBILE CHINOISE EN ALGÉRIE ET AU MAROC

Thierry Pairault
Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine CNRS / EHESS, UMR 8173 Chine, Corée, Japon pairault@ehess.fr

Résumé : De Bandung à nos jours, la place et le rôle de la Chine en Afrique ont considérablement évolué. On assiste depuis le début des années 2000 à un basculement du politique à l’économique. Les relations de la Chine avec l’Afrique n’échappent pas à ces évolutions même si ces dernières sont moins avancées comme le manifeste la faible inclusion actuelle des pays africains dans la stratégie des « nouvelles routes de la soie ». L’objet de notre contri- bution sera de montrer à travers la volonté d’insertion dans les économies algérienne et marocaine des constructeurs et équipementiers automobiles chinois que le basculement vers une logique de marché prédominante dans les relations sino-africaines s’accompagne également d’un basculement progressif entre pôles régionaux. On fera apparaître de sur- croît un détournement de l’internationalisation de la Chine. Les partenariats que signent les entreprises chinoises dans les filières automobiles algérienne et marocaine sont moins la manifestation de leur insertion qu’une modalité de la mondialisation des constructeurs traditionnels par l’intermédiaire de leurs partenaires.

Mots-clés : Chine, Algérie, Maroc, relations économiques, développement économique, secteur automobile.

JEL Classification : F63, O19, O24, O25, O53, O55.

CHINA IN GLOBALIZATION : THE INSERTION OF THE CHINESE AUTOMOTIVE SECTOR IN ALGERIA AND MOROCCO

Abstract : From Bandung to the present day, China’s place and role in Africa have evolved considerably. Since the beginning of the 2000s, there has been a shift from politics to eco- nomics. China’s relations with Africa are not immune to these developments, even though the latter are less advanced, as illustrated by the current low level of inclusion of African countries in the «new silk roads» strategy. The purpose of our contribution will be to show through the will of integration in the Algerian and Moroccan economies of Chinese car manufacturers and suppliers that the shift towards a dominant market logic in the Sino- African relations is also accompanied by a progressive changeover between regional poles. In addition, there will be a hijacking of China’s internationalization. Partnerships signed by Chinese companies in the Algerian and Moroccan automobile sectors are less the manifesta- tion of their integration than a modality of the globalization of traditional manufacturers through their Chinese partners.

Keywords : China, Algeria, Morocco, economic relations, economic development, auto- motive sector.

Introduction

L’insertion de la filière automobile chinoise d’abord en Algérie et aujourd’hui au Maroc illustre deux temps de la mondialisation de l’économie chinoise à travers l’Afrique. Depuis la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, les relations sino-algé- riennes ont été marquées par l’exaltation d’une fraternité de combat qui, du moins dans les discours politiques, justifierait la présence chinoise actuellement en Algé- rie. Au contraire, les relations sino-marocaines ont été empreintes d’une certaine fraîcheur depuis l’interdiction puis la dissolution à la fin des années 1950 du Parti communiste marocain (PCM) (Baida, 2010, p. 22). Aujourd’hui, la photo d’Ali Yata

– un Marocain d’origine algérienne devenu secrétaire général du PCM (Al Bayane,

2013) – serrant la main de Mao Zedong en 1959 à Pékin sert à ériger entre les deux pays une nouvelle alliance fondée non plus sur le politique, mais sur l’économique (Diplomatica, 2013). D’où deux styles antithétiques de relations économiques avec la Chine – relations économiques que les textes chinois subliment toujours en « coopération » pour mieux témoigner de leur bénignité.

Promulguées en mai 2015, les Directives [chinoises] pour la coopération internationale en matière de capacités de production et de manufacture d’équipement définissent clairement – dans leur vingtième point intitulé « Développer la coopé- ration à l’étranger » – les formes que peut prendre cette coopération :

Tout en continuant de promouvoir les contrats traditionnels d’ingénierie, de fourniture et de construction (Engineering, Procurement, Construction, soit EPC), il faut déployer activement la supériorité de nos capitaux et de nos tech- niques, encourager activement les « contrats d’EPC avec financement », les « contrats d’EPC avec financement et maintenance » ; quand les projets réu- nissent les conditions requises, il est conseillé d’adopter un contrat BOT ou un partenariat public-privé afin d’explorer activement le marché international et de soutenir la coopération en matière de fabrication d’équipement. La coopération avec certains pays idoines peut être concertée pour s’étendre à des marchés tiers (Guowuyuan, 2015a).

Dans le cas de l’Algérie, la forme classique du simple contrat d’EPC a très large- ment prévalu depuis le début des années 2000 (autoroute Est-Ouest) et continue de primer même si le projet du port sur le site d’El Hamdania à Cherchell doit adopter la formule du contrat d’EPC avec financement et maintenance dans le contexte nouveau d’une pénurie de dotations résultant de la diminution de la rente pétrolière (Pairault, 2017a). En revanche, les contrats signés à Pékin en mai 2016 dans le cadre d’un partenariat stratégique sino-marocain annoncent des partenariats publics-privés sur le sol marocain, mais encore des arrangements commerciaux pour profiter au mieux du marché européen et développer activement une présence sino-marocaine en Afrique – et ce désormais d’autant mieux que le Maroc vient de réintégrer l’Union africaine (Pairault, 2017b).

Défini le 30 décembre 2016, le système chinois de collecte statistique relatif aux investissements directs à l’étranger énumère, dans son tableau FDIN10, les principaux secteurs dans lesquels doit s’exécuter la coopération internationale en matière de capacités de production – guoji channeng hezuo. Cinq secteurs sont ainsi prioritairement retenus, dont le secteur automobile qui est le seul pour lequel plusieurs sous-secteurs sont expressément nommés : celui des véhicules utilitaires, celui des véhicules de tourisme et celui des autres véhicules (MOFCOM, 2016). En d’autres termes, toutes les décisions chinoises en matière de coopération internatio- nale s’inscrivent dans le cadre d’une stratégie définie à Pékin et visent des secteurs prédéterminés.

Les priorités chinoises ont pu évoluer entre 1996 [naissance de la politique de « sortie du territoire » – zouchuqu (Chen, 2009)], 2003 [réforme institutionnelle pour organiser et contrôler cette sortie (Pairault, 2013)] et 2016 [définition des cinq secteurs prioritaires précités], mais le choix d’un pays cible reste partiellement dépendant des contingences politiques et économiques propres aux pays candidats, d’où la concurrence que ceux-ci peuvent éventuellement exercer entre eux. Aussi, dans cet article, les offres d’insertion économique que l’Algérie et le Maroc ont proposées aux constructeurs et équipementiers automobiles chinois sont analysées successivement parce que leur découpage chronologique et spatial, même s’il est dicté en partie par la conjoncture propre à chacun de ces deux pays, l’est plus encore par l’évolution des priorités et des stratégies des autorités et entreprises chinoises qui, faisant face aujourd’hui aux difficultés de l’économie chinoise, y répondent en promouvant les « nouvelles routes de la soie » – sans compter pour les entreprises un contrôle encore accru des sources de financement (Richet, 2017). Notre étude fait apparaître que les réponses des constructeurs et équipementiers automobiles chinois manifestent certes une transformation de la stratégie chinoise d’internationalisation