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EFFETS DES TRANSFERTS DE FONDS INTERNATIONAUX SUR L’UTILISATION DU CRÉDIT PAR LES EXPLOITANTS AGRICOLES AU MALI
Effects of international fund transfers on the use of credit by farmers in Mali

Abdoul Karim DIAMOUTENE

Université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako (USSGB) Faculté des Sciences Économiques et de Gestion (FSEG), Mali diamouabk@gmail.com, a2005diamou@yahoo.fr
ORCID : 0000-0003-1049-6735

Abstract : The purpose of this paper is to analyze the effects of remittances from inter- national migrants on the use of credit by farmers in Mali. The propensity score method was used to correct the endogeneity associated with remittances. The study concerns 9040 farmers whose data come from the survey of Agricultural Integrated Market for the 2017–2018 crop year. The results reveal a lack of effect of remittances on the use of global credit by farmers. However, the results according to the sources show a negative effect for formal credit due to input and seed credit from the Malian Textile Development Company (CMDT). Institutional (banking and microfinance) and informal loans were not significant. This lack of effect, on the part of institutional lenders, is linked to the non-use of the chan- nel of formal lenders for remittances and the high level of risk of agricultural activity, on the one hand, and the inability of financial institutions to develop products adapted to the needs of farmers. On the side of the informal lenders, it is justified by the insufficiency of the amounts of the transfers obliging the operators to always resort to this market.

Keywords : credit, remittances, Mali.

Résumé : Cet article vise à analyser les effets des transferts de fonds des migrants internatio- naux sur l’utilisation du crédit par les exploitants agricoles au Mali. La méthode des scores de propension a été utilisée pour corriger l’endogénéité liée aux transferts de fonds. L’étude concerne 9040 exploitants dont les données sont issues de l’enquête Agricoles de Conjonc- ture Intégrée pour la campagne agricole 2017–2018. Les résultats révèlent une absence d’effet des transferts de fonds sur l’utilisation du crédit global par les exploitants agricoles. Cependant, les résultats selon les sources montrent un effet négatif pour le crédit formel en raison du crédit intrants et semences de la Compagnie Malienne de Développement des Textiles (CMDT). Les crédits institutionnels (banque et microfinance) et informels ne se sont pas révélés significatifs. Cette absence d’effet, du côté des prêteurs institutionnels, est liée à la l’inutilisation du canal des prêteurs formels pour l’envoi de fonds et par le niveau élevé du risque de l’activité agricole, d’une part, et par l’incapacité des établissements financiers de développer des produits adaptés aux besoins des exploitants. Du côté des prêteurs informels, elle se justifie par l’insuffisance des montants des transferts obligeant les exploitants à toujours recourir à ce marché.

Mots-clés : crédit, transferts, Mali.

JEL Classification : F37, G21, O16.

Introduction

Définis comme étant des paiements transfrontaliers d’une personne à une autre personne de valeur relativement faible, les envois de fonds jouent un important rôle dans le développement des pays bénéficiaires et des communautés locales (IFAD & World Bank, 2015). Deuxième source d’afflux des capitaux vers les pays en développement, derrière les investissements directs étrangers (IDE) (Ambrosius

& Cuecuecha, 2016), ces fonds représentent une composante importante du revenu des familles bénéficiaires et constituent pour elles une véritable bouée de sauvetage (IFAD & World Bank, 2015).

En raison des imperfections des marchés, l’accès au crédit constitue une problé- matique majeure de développement. Toujours selon IFAD et World Bank (2015), 38% des adultes en âge de travailler, dans le monde, n’ont pas accès aux types de services financiers fournis par les institutions financières réglementées et 73% des pauvres ne bénéficient pas de services bancaires. Dans les pays en développement, ceci représente plus de la moitié des adultes dans les 40% de ménages les plus pauvres. Cette exclusion du crédit contraint donc ces ménages pauvres à solliciter d’autres sources de financement dont les prêts informels et les transferts de fonds (IFAD & World Bank, 2015).

Au Mali, malgré la mise en œuvre de diverses politiques et stratégies pour le desserrement de la contrainte de financement des exploitations agricoles, l’accès au crédit est toujours très faible. L’environnement est caractérisé par l’insuffisance du financement agricole dans un contexte marqué par la faible bancarisation et les imperfections des marchés financiers (CT-CSLPb, 2018). Selon les données de l’EAC-I, 2017–2018, la problématique est plus préoccupante pour le secteur agricole où moins de 10% des agriculteurs possèdent un compte au niveau de ces institutions de crédit et moins de 3% utilisent le crédit formel institutionnel. En plus du faible accès, moins de 20% de ces crédits émanent des banques classiques et du système financier décentralisé. Devant cette situation, les prêteurs informels continuent de jouer un important rôle.

En plus des financements publics, la mobilisation et la valorisation des transferts de fonds des émigrés maliens est unes stratégies privilégiées par les autorités. Avec 827 millions de dollars en 2018, le Mali occupe le sixième rang en matière de volume de fonds de transferts reçu dans les pays d’Afrique Subsaharienne et le troisième rang en Afrique de l’Ouest après le Sénégal et le Ghana (World Bank, 2019). Ce montant représente plus de 5% du Produit Intérieur Brut (PIB) du pays et contribue fortement à l’amélioration des conditions de vie des ménages en leur offrant des alternatives de financement, surtout en milieu rural où vivent plus de 77,5% de la population du pays (RGPH-2009) et où l’agriculture constitue la principale activité des populations (CT-CSLPa, 2018).

L’analyse des effets des transferts de fonds se situe dans le cadre de la Nouvelle Economie de la Migration du Travail (NEMT) où la migration est une décision collective au sein du ménage. Les envois de fonds y sont analysés comme une stratégie de gestion des risques et des imperfections de marchés par les ménages. Les études sur les effets des transferts de fonds sur le crédit mettent en avant trois relations possibles. Du côté de l’offre, le transit des fonds par les établissements financiers donne un signal sur la solvabilité des clients, contribue à la réduction des asymétries d’informations (Orozco & Fedewa, 2006) et crée le lien entre les besoins d’une classe des exclus financiers et les intérêts du secteur financier (Ritha, 2012 ; IFAD & World Bank, 2015). Du côté de la demande, ils contribuent à la réduction de l’aversion pour le risque et stimulent une demande d’option d’épargne ou un accroissement de la propension à contracter des dettes (Ambrosius & Cuecuecha, 2016). Certains, par compte, estiment que les envois de fonds se substituent au crédit, surtout dans un contexte d’imperfection de marchés (Giuliano & Ruiz-Arranz, 2009 ; Collins, Morduch, Rutherford, & Ruthven, 2009). Pour d’autres, les ménages procèdent à une combinaison des deux sources, surtout lorsque les fonds reçus ne permettent pas aux bénéficiaires de couvrir l’ensemble des besoins (Collins et al., 2009).

Ce papier s’inscrit dans ce cadre et s’interroge sur l’impact des transferts de fonds sur l’utilisation du crédit par les exploitants agricoles au Mali dans un contexte où 80,4% des migrants sont issus du milieu rural (CT-CSLP, 2018a). Ainsi, l’objectif général de ce papier est d’analyser l’effet des transferts de fonds sur l’utilisation du crédit par les exploitants agricoles au Mali. Spécifiquement, il s’agit, d’une part, d’analyser l’impact des envois de fonds sur le crédit global, et d’autre part de déterminer les impacts respectifs sur les crédits formels et informels. Etant donné que les envois de fonds contribuent à la réduction des asymétries des informations du côté des prêteurs et améliorent les incitations du côté des emprunteurs, nous attendons un effet positif des transferts sur les crédits formels et informel (Ambro- sius & Cuecuecha, 2016).

Bien que la relation entre les envois de fonds et les services financiers soit bien documentée dans la littérature, il existe peu d’études sur le sujet, en particulier sur l’impact de ces fonds sur l’accès au crédit et son utilisation (Ambrosius & Cuecue- cha, 2016). Au Mali les études sur l’impact des transferts de fonds sur le crédit sont presqu’inexistantes. La contribution de ce papier est d’une part de combler le gap existant dans la littérature en mettant en exergue le cas du Mali. En outre il utilise la méthode d›appariement des scores de propension (PSM) pour traiter les biais d’endogénéité liés au transfert de fonds. En plus de permettre la compréhension de leurs relations, cette recherche permet également la quantification des effets de la réception des transferts de fonds sur l’utilisation du crédit.

L’étude porte sur 9040 exploitants agricoles dont les données sont issues de la base de l’Enquête Agricole de Conjoncture Intégrée aux Conditions de vie des ménages (EAC-I 2017–2018) réalisée par la Cellule de Planification et de Statis- tique du Secteur Développement Rural (CPS-SDR, 2016), avec l’Appui de l’Equipe d’Etude sur la Mesure des Niveaux de Vie (LSMS) de la Banque Mondiale dans le cadre du projet LSMS-ISA financé par l’USAID. La suite de ce papier est structurée comme suit. La seconde aborde le cadre conceptuel. La troisième expose quelques évidences empiriques. La quatrième présente la méthodologie. La cinquième pré- sente et analyse les résultats. La sixième procède à la discussion et la dernière conclue et formule des recommandations de politiques économiques.

1.  Cadre conceptuel

L’analyse des effets des transferts de fonds des migrants s’inscrit dans le cadre de la Nouvelle Théorie de la Migration du Travail (NEMT). Fruit de la migration du travail, les transferts de fonds sont une stratégie du ménage dont l’objectif est la maximisation du revenu du ménage (Taylor, 1987). Ils constituent donc un élément de la stratégie de gestion de risque et d’assouplissement des contraintes liées aux imperfections des marchés d’assurance, du crédit et du travail (Stark, 1991).

Trois points de vue se dégagent dans la littérature sur la relation entre les envois de fonds et l’utilisation du crédit. Premièrement, certains auteurs estiment que les envois de fonds améliorent l’accès au crédit à travers ses effets sur l’offre et sur la demande (Aggarwal, Demirgüç-Kunt, & Martinez Pería, 2010 ; IFAD & World Bank, 2015). Du côté de l’offre, le transit des fonds par les établissements financiers crée le lien entre les besoins d’une classe des exclus financiers et les intérêts du secteur financier (IFAD & World Bank, 2015). Ceci donne, aux prêteurs formels, un signal sur la solvabilité des clients, et contribue ainsi à réduire les asymétries d’information (Orozco & Fedewa, 2006). En stimulant les comptes de transaction ou de dépôt (Ritha, 2012), les envois de fonds donnent lieu à une gamme plus large de services financiers fournis par les institutions financières (IFAD & World Bank, 2015 ; Ambrosius & Cuecuecha, 2016).

Du côté de la demande, les transferts de fonds, en procurant des revenus sup- plémentaires aux bénéficiaires, peuvent réduire l’aversion des bénéficiaires pour le risque, contribuer à créer une demande d’option d’épargne ou accroitre leur propension à contracter des dettes (Ambrosius & Cuecuecha, 2016). En plus, si les fonds sont accompagnés de transmission de « connaissance financière », ils contribuent à améliorer la connaissance des produits financiers des bénéficiaires. Ils contribuent ainsi à la réduction des asymétries d’information du côté de la demande et la méfiance du secteur bancaire (Bebczuk, 2008 ; Roa, 2015). Du côté de l’expéditeur des fonds, la volonté de contrôler l’utilisation des fonds transférés, peut inciter à la création de compte d’épargne (Demirgüç-Kunt, López Córdova, Martinez Pería, & Woodruff, 2011 ; Ashraf, Aycinena, & Martínez, 2015)). Ainsi, la combinaison des envois de fonds et des services financiers, en offrant aux ménages des outils supplémentaires de gestion des risques, permet de canaliser l’épargne vers la demande de crédit ailleurs (Ambrosius & Cuecuecha, 2016).

Deuxièmement, d’autres auteurs estiment, qu’au lieu d’améliorer la relation entre prêteurs et demandeurs et stimuler l’utilisation du crédit, les envois de fonds se substituent au crédit, surtout dans un contexte d’imperfection de marchés (Giu- liano & Ruiz-Arranz, 2009 ; Collins et al., 2009). Pour ces partisans, les transferts de fonds aident les exclus du système financier à surmonter les contraintes de liquidité qui limitent leurs investissements en capital humain ou physique (Giu- liano & Ruiz-Arranz, 2009 ; Ambrosius & Cuecuecha, 2013). Si les envois de fonds peuvent remplacer le crédit, il arrive souvent que les ménages procèdent à leurs combinaisons, surtout lorsque les fonds reçus ne permettent pas aux bénéficiaires de couvrir l’ensemble des besoins (Collins et al., 2009). Tout comme auprès des établissements formels, la preuve d’un revenu stable des transferts de fonds auprès des prêteurs informels donne le signal d’une amélioration de la solvabilité des emprunteurs.

1.  Evidences empiriques

Ambrosius et Cuecuecha (2016) étudient l’effet des transferts de fonds sur l’uti- lisation de services financiers formels et informels des ménages mexicains. Les auteurs utilisent plusieurs variables alternatives pour capter l’accès au crédit dont, l’emprunt au cours des douze derniers mois ayant précédés l’enquête, l’emprunt auprès de sources formelles, l’emprunt auprès de sources informelles et la possession

de compte d’épargne. En raison de l’endogénéité des envois de fonds, ils utilisent la méthode des variables instrumentales. Leurs résultats montrent un effet positif significatif des envois de fonds sur la propriété des comptes d’épargne, l’existence de dettes et les emprunts récents. Par rapport aux sources, ils obtiennent un effet positif sur les sources informelles et pas d’effet sur les sources formelles de crédit. Pour les auteurs, l’absence d’effet sur le crédit formel montre l’incapacité du sec- teur financier à saisir à répondre aux besoins financiers des ménages destinataires de fonds.

Anzoategui, Demirgüç-Kunt et Pería (2014) analysent l’impact des envois de fonds sur l’inclusion fi ancière au Salvador. En utilisant des données d’enquête au niveau des ménages, les auteurs examinent l’impact des envois de fonds sur l’utilisation par les ménages des instruments d’épargne et de crédit des insti- tutions fi ancières formelles. Ils constatent que, bien que les envois de fonds aient un impact positif sur l’inclusion fi ancière en encourageant l’utilisation de comptes de dépôt, ils n’ont pas d’effet signifi atif et signifi atif sur la demande et l’utilisation de crédit d’institutions formelles. En revanche, en allégeant les contraintes de crédit, les envois de fonds pourraient réduire le besoin de fi an- cement externe par les institutions fi ancières, tout en augmentant la demande d’instruments d’épargne.

Aggarwal et collaboratuers (2010) utilisent des données sur les envois de fonds vers 109 pays en développement entre 1975 et 2007 pour étudier le lien entre les envois de fonds et le développement du secteur financier, plus spécifiquement sur le niveau global des dépôts et des crédits. Les auteurs observent un effet positif significatif sur les dépôts et les crédits intermédiés du secteur financier. Gupta, Patillo et Wagh (2009) examinent l’impact des flux des envois de fonds dans les pays d’Afrique subsaharienne. Les auteurs observent un impact positif des envois de fonds sur la pauvreté et le développement financier. Pour ces auteurs, la forma- lisation des flux d’envois constitue un point d’accès efficace pour les individus et ménages « non bancarisés ».

Au Mexique, Demirgüç-Kunt et collaboratuers (2011) utilisent les données au niveau des ménages pour analyser l’impact des envois de fonds sur la profondeur et l’ampleur financière. Les auteurs observent un effet positif sur le nombre de compte, le volume de dépôt et de crédit. Dans une analyse de données de panel sur les ménages mexicains et en utilisant une régression linéaire pondérée, Ambro- sius et Cuecuecha (2013), observent un faible endettement chez les ménages avec migrants aux USA. Pour ces auteurs, les envois de fonds constituent un véritable substitut au crédit et permet aux ménages de financer les situations d’urgences et les rendent moins dépendants des financements externes.

1.  Méthodologie

Cette section présente la méthode des scores de propension, ensuite les données et les variables du modèle.

1.1.  Méthode PSM

L’un des principaux défis à relever pour estimer les effets des transferts de fonds sur le crédit réside dans le traitement d’éventuels biais d’endogénéité et de simultanéité (Mazzucato, 2009). Fruit de la migration, les envois de fonds sont une stratégie des ménages de gestion de risque et d’assouplissement des contraintes liées aux imperfections de marché du travail, d’assurance et du crédit (Stark, 1991). D’une part en raison de l’autosélection, les bénéficiaires et non bénéficiaires peuvent être différents selon les caractéristiques socio-économiques (Raju, Chandan, & Naveen, 2014 ; Ataké, 2018). D’autre part, le lien de causalité entre les envois de fonds et le crédit pourrait aller dans les deux sens et ces deux variables pourraient toutes répondre à un choc (Adams & Cuecuecha, 2013). A ces problèmes s’ajoute la dif- ficulté de trouver une équation sous forme réduite qui représente correctement les décisions de migration et de transfert de fonds, ce qui pourraient conduire à un biais de spécification (Ambrosius & Cuecuecha, 2016).

Bien que plusieurs méthodes soient souvent utilisées dans la littérature pour traiter le problème d’auto sélection (Adams & Page, 2003 ; Ataké, 2018), elles se révèlent limitées dans le traitement de l’endogénéité liée à la variable de traitement (Ataké, 2018). Même si la méthode des variables instrumentales semble très utilisée (Amuedo et Pozo, 2009 ; Adams & Cuecuecha, 2013 ; Ambrosius & Cuecuecha, 2016), elle se heurte à la difficulté du choix des instruments (Heckman, Ichimura,

& Todd, 1997). A la suite de Ataké (2018), la méthode d’appariement des scores de propension est utilisée dans le cadre de ce travail.