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EFFET DE L’ÉMIGRATION SUR LA TRANSFORMATION STRUCTURELLE DE LA COMMUNAUTÉ ÉCONOMIQUE DES ÉTATS DE L’AFRIQUE DE L’OUEST
Effect of emigration on the structural transformation of the economic community of West African states

Moukpè GNINIGUÈ

Université de Kara, Faculté des Sciences Économiques et de Gestion Département d’Économie, Togo
moukpe.gninigue0@gmail.com
ORCID : 0000-0002-2667-3137


Tom-Irazou TCHALIM

Université de Kara, Faculté des Sciences Économiques et de Gestion Département d’Économie, Togo
mathieutom@yahoo.fr
ORCID : 0000-0002-5130-718X

Abstract : The objective of this paper is to study the effect of emigration on the structural transformation of the Economic Community of West African States (ECOWAS). Structu- ral transformation is measured by the reallocation of labor from the industrial sector and services sector. The dynamic ordinary least squares method is used and has revealed that emigration contributes negatively to the reallocation of labor from the industrial sector. Only the total emigration rate negatively affects the reallocation of labor from the service sector. No statistical relationship exists between other emigration rates and the reallocation of labor from the service sector. ECOWAS countries should encourage policies aimed at capitalizing on the skills of emigrants through summer schools, following the example of the African Development Bank. They should also support industrial development while encouraging the agricultural production of intermediate goods for industrial production. This synergy promotes the reallocation of labor from the agricultural sector to the industrial sector and then to the service sector and leads to the structural transformation of economies, so much desired by the African Union.

Keywords : emigration, structural transformation, ECOWAS.

Résumé : L’objectif de cet article est d’étudier l’effet de l’émigration sur la transformation structurelle de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). La transformation structurelle est mesurée par la réallocation de la main-d’œuvre du secteur industriel et du secteur des services. La méthode des moindres carrés ordinaires dynamiques est utilisée et a révélé que l’émigration contribue négativement à la réallo- cation de la main-d’oeuvre du secteur industriel. Seul le taux d’émigration total affecte négativement la réallocation de la main-d’oeuvre du secteur des services. Aucune relation statistique n’existe entre les autres taux d’émigration et la réallocation de la main-d’oeuvre du secteur des services. Les pays de la CEDEAO doivent encourager les politiques axées sur la capitalisation des compétences des émigrants à travers les écoles d’été à l’instar de la Banque Africaine de Développement. Ils doivent également soutenir le développement industriel tout en encourageant la production agricole des biens intermédiaires destinés à la production industrielle. Cette synergie favorise la réallocation de la main-d’oeuvre du secteur agricole vers le secteur industriel puis vers le secteur des services et aboutir à la transformation structurelle des économies, tant souhaitée par l’Union Africaine.

Mots-clés : émigration, transformation structurelle, CEDEAO.

JEL Classification : F15, F22, O41.

Introduction

La littérature économique sur le rôle crucial de l’émigration dans la transformation structurelle, et donc dans le développement économique des pays de départ est alimentée par ses arguments à la fois empiriques tout comme théoriques (Nwokoye, Igbanugo, & Dimnwobi, 2020 ; Gnimassoun & Anyanwu, 2019 ; Okey, 2019 ; Yang, 2017 ; Braun & Kvasnicka, 2014 ; Harris & Todaro, 1970). De plus, tout comme l’Union Africaine à travers son plan d’action décennale (2018–2027) reconnaît l’importance de la migration dans le développement économique de l’Afrique, la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED, 2018) soutient que la migration constitue une opportunité pour l’intégration du continent africain et pour sa transformation structurelle.

Ainsi, l’allocation optimale des facteurs de production peut se réaliser à travers la migration au bénéfice des pays émetteurs et récepteurs (Lewis, 1954 ; Todaro, 1969 ; Harris & Todaro, 1970). La migration favorise alors une convergence des facteurs de production disponibles dans la zone de départ et dans la zone d’arrivée. En général, les pays de départ sont dotés d’une importante main-d’œuvre et de faibles niveaux de revenus par rapport aux pays d’accueil qui sont relativement plus développés. Ces déséquilibres conduisent au déplacement des personnes qui cherchent à amé- liorer leurs conditions de vie en satisfaisant les besoins en main-d’œuvre des pays développés et en changeant généralement les secteurs d’activités. Ainsi, trouve-t-on

l’importance des migrations dans le processus de la transformation structurelle. Dans la même veine d’idée, Massey (1988) argue que la migration favorise la des- truction de la société préindustrielle et réaffecte la main-d’oeuvre vers les nouveaux emplois. Cette réallocation des travailleurs des activités traditionnelles en faveur de nouvelles activités les plus productives, qualifiée de transformation structurelle peut profiter des effets de l’émigration afin de soutenir le développement économique durable. Pour corroborer l’importance des flux migratoires au développement des pays de départ, Okey (2019) a révélé l’influence positive de l’émigration sur le développement industriel en Afrique et Gnimassoun et Anyanwu (2019) ont montré que l’émigration contribue au développement économique en Afrique.

Par ailleurs, certains travaux ont montré que la transformation structurelle est à la traîne en Afrique (Mamba, Gniniguè, & Ali, 2020 ; De Vries, Timmer, & De Vries, 2015 ; McMillan, Rodrik, & Verduzco-Gallo, 2014) et que les migrations représentent un moteur de la transformation structurelle (CNUCED, 2018). La transformation structurelle devrait profiter des flux migratoires qui ont connu une augmentation dans ces dernières années en Afrique. En effet, entre 2000 et 2017, le nombre de migrants internationaux en Afrique a augmenté de 15 millions à 25 millions avec un taux de migration internationale annuelle de 2,8% en 2017 (CNUCED, 2018). Dans les pays de la CEDEAO, en 1960, le stock international de migrants était évalué à environ 2 millions ; en 2000, ce chiffre passe à plus de 5 millions puis atteint environ 6,5 millions en 2015 (World Bank, 2020). De plus, en termes de taux d’émigration extrarégionale en Afrique, l’Afrique de l’Ouest occupe le deuxième rang avec 28%, après l’Afrique du Nord qui occupe le pre- mier rang avec 87% (CNUCED, 2018). Le taux moyen total de l’émigration des personnes de 15 ans et plus des pays de la CEDEAO vers les pays de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) était 1,93% en 1980 puis 4,08% en 2010 (OCDE, 2013). Sur une période de 1980 à 2010, les taux d’émi- gration du niveau d’éducation élevé, du niveau d’éducation moyen et du niveau d’éducation faible des pays de la CEDEAO vers ceux de l’OCDE sont estimés respectivement à 21,4% ; à 5,8% et à 3,46%. De plus, sur la même période, le taux d’émigration moyen des hommes vers les pays de l’OCDE est de 4,66% et celui des femmes est de 3,32%. La France étant l’un des pays qui accueille les émigrants de l’Afrique de l’Ouest, les stocks des hommes et des femmes qui émigrent vers la France étaient évalués respectivement à 435 430 et à 250 350 de 1980 à 2010. Ces émigrants contribuent à l’amélioration des conditions de vie dans leur zone de départ à travers les transferts de fonds des migrants qui ont sensiblement augmenté et dépassent largement les transferts de fonds envoyés. En effet, les transferts des migrants reçus étaient estimés à environ 480 millions de dollars en 1980 et à plus de 31 milliards de dollars en 2017 dans la CEDEAO. Par contre, les transferts de fonds des migrants envoyés sont évalués à plus d’un milliard de dollars en 1980 et à environ 4 milliards de dollars en 2017.

Au regard de ce qui précède, l’objectif principal de cet article est d’étudier l’effet de l’émigration sur la transformation structurelle des pays de la CEDEAO. Spéci- fiquement, il s’agit de : i) examiner l’effet de l’émigration sur la réallocation de la main-d’œuvre du secteur industriel des pays de la CEDEAO et ii) analyser l’effet de l’émigration sur la réallocation de la main-d’œuvre du secteur des services des pays de la CEDEAO.

A la lumière de ce qui précède, la contribution de cet article à la littérature éco- nomique est d’ordre empirique et d’ordre méthodologique précisément la mesure de la transformation structurelle. A ce jour, aucune étude n’a examiné l’effet de l’émigration sur la transformation structurelle en utilisant la réallocation secto- rielle de la main-d’œuvre en Afrique de l’Ouest alors que, de telles données sont cruciales pour renforcer les politiques d’intégration de l’espace et pour atteindre la vision de l’Union Africaine à l’horizon 2063. Par exemple, les travaux de Gnimas- soun et Anyanwu (2019) ont examiné l’effet de la diaspora sur le développement économique en Afrique et ceux de Okey (2019) ont analysé l’effet de l’émigration sur le développement industrielle en Afrique sans tenir compte de l’importance des flux migratoires dans la réallocation de la main-d’œuvre entre les secteurs d’activité. De plus, certains travaux utilisent l’indicateur de Roman (1969) qui prend simultanément en compte le taux de croissance de chaque secteur et d’autres travaux utilisent le poids des secteurs pour mesurer la transformation structurelle (Mamba et al., 2020 ; Herrendorf, Rogerson, & Valentinyi, 2014) en ignorant la réallocation de la main-d’œuvre vers chaque secteur de l’économie. En suivant De Vries et collaborateurs (2015), cet article utilise l’analyse de la décomposition de la productivité pour calculer la réallocation de la main-d’œuvre du secteur industriel et la réallocation de la main-d’œuvre du secteur des services.

Le reste de l’article est organisé de la manière suivante. La section 1 présente une brève revue de littérature. La section 2 se propose de présenter les données et la méthode d’analyse et la section 3 analyse et discute les résultats économétriques.

1.  Revue de la littérature

1.1.  Émigration comme moteur de la transformation structurelle : un aperçu des travaux théoriques

Théoriquement, deux thèses s’opposent quant aux effets de l’émigration sur la transformation structurelle, et donc le développement économique des pays de départ. Selon la première thèse qui se veut optimiste, l’émigration affecte positi- vement le développement des pays de départ (Lewis, 1954 ; Todaro, 1969 ; Harris & Todaro, 1970 ; Lucas & Stark, 1985). Ainsi, l’émigration est un moyen pour minimiser les risques (Lucas et Stark, 1985) en diversifiant les revenus des ménages ou à travers les transferts de fonds des migrants. McKenzie (2017) va dans le même sens en montrant l’existence des gains énormes de revenus pour les individus qui migrent volontairement des pays en développement vers les pays développés réduisant généralement la pauvreté et les inégalités mondiales. Dans la même veine d’idée, Yang (2017) argue qu’en transférant les fonds aux familles restées dans les pays d’origine pendant les périodes de récession, les migrants constituent une assurance pour ces familles récipiendaires des fonds. Ainsi, dans un contexte de défaillance de marché de crédit, les transferts de fonds des migrants peuvent servir à financer les activités productives et améliorer le bien-être des populations (Stark, 1980). De ce fait, Zimmerman (2017) soutient que la diaspora contribue fortement au développement de sa communauté de départ à travers les transferts de fonds et pour Yang (2011), ces fonds représentent les parts substantielles des revenus des migrants.

Les adeptes de la thèse optimiste suggèrent également que de l’émigration contri- bue à l’accumulation du capital humain des pays de départ (Beine, Docquier, & Zden 2001 ; Stark, Helmenstein, & Prskawetz, 1997) avec des effets positifs sur la transformation structurelle des économies. En effet, l’industrie est un puissant levier de la transformation structurelle (Rodrik, 2009) et nécessite une technologie de pointe par rapport au secteur agricole (Lewis, 1954). De plus, le rôle du capital humain est très remarquable dans la transformation structurelle (Rodrik, 2013). Or, c’est la dimension technologique du capital humain qui permet l’imitation et l’adaptation technologique, l’innovation et le progrès technique nécessaires à l’accélération de la transformation structurelle (Nelson & Phelps, 1966). Ainsi, en assimilant les nouvelles technologies de son pays d’accueil, l’émigrant les trans- fère dans son pays de départ et favorise le développement industriel, vecteur de la transformation structurelle. Dans ces conditions, l’émigration se présente comme un facteur favorable à la transformation structurelle des économies de départ.

En revanche, les défenseurs de la seconde thèse estiment que l’émigration contri- bue négativement au développement économique des pays de départ (Di Maria & Lazarova, 2012 ; Bhagwati & Hamada, 1974). Ainsi, l’émigration d’un individu diminue le niveau de capital humain dans son pays de départ (Dos Santos, 2006 ; Lucas, 2005 ; Papademetriou, 1985 ; Bhagwati & Hamada, 1974) et par consé- quent affecte négativement la transformation structurelle. Selon Papademetriou (1985), la migration contribue à une diminution de la main d’œuvre qualifiée, plus dynamique et plus productive des pays émetteurs. Cette assertion est confirmée par Zimmerman (2017), selon qui, les pauvres et les individus non éduqués ne migrent pas car l’émigration nécessite les moyens financiers et les talents inspirés pour le développement. En conséquence, c’est la main-d’œuvre instruite qui migre généralement créant ainsi la fuite de cerveaux. L’émigration entraîne une sortie de la main-d’œuvre professionnelle et qualifiée dans laquelle l’Etat a investi durant

plusieurs années d’enseignement (Baldwin, 1970) et par ricochet, elle se présente comme un obstacle au développement des pays émetteurs. Les transferts de fonds de ces migrants sont partiellement compensés par la perte de revenus de travail qu’ils gagneraient chez eux, les effets qui sont importants au niveau des familles participant à la migration sont relativement petit au niveau des pays (McKenzie, 2017). Dans ces conditions, connaissant le rôle du capital humain dans le dévelop- pement industriel et dans le processus de la transformation structurelle, une sortie de la main-d’œuvre se présente alors comme un grand obstacle à la transformation structurelle des pays émetteurs.

1.1.  Revue empirique de l’effet de l’émigration sur la transformation structurelle

Sur le plan empirique, étudiant les effets des IDE sur la transformation structurelle au Mexique, Mühlen et Escobar (2020) ont introduit les migrations nationales nettes et les migrations internationales nettes dans un modèle pour contrôler les potentiels effets des mouvements nationaux et internationaux des travailleurs sur la réallocation de la main-d’oeuvre. Les auteurs ont montré que les migrations nationales nettes contribuent négativement à la réallocation de la main-d’oeuvre peu qualifiée entre les secteurs d’activités au Mexique. Cependant, les migrations internationales nettes affectent positivement la réallocation de la main-d’oeuvre moyennement et peu qualifiée au Mexique. Quant à la réallocation de la main-d’oeuvre globale, les migrations nationales nettes et les migrations internationales nettes n’ont aucun effet statistique. Etudiant l’effet de la migration sur la réaffectation des ressources agricoles des familles de migrants en Albanie, McCarthy Carletto, Kilic et Davis (2009) trouvent que la migration exerçait une forte pression sur la baisse du travail agricole et la diversification des cultures.

D’après Nwokoye et collaborateurs (2020), les transferts de fonds des migrants ont amélioré l’activité économique des plus jeunes membres de la population active au Nigéria. Les transferts de fonds des migrants trouvent également leur importance avec Barsbai et Lücke (2016) dont les résultats révèlent que les familles récipien- daires des transferts de fonds des migrants sont très susceptibles de contribuer à la production des biens publics domestiques. Mim et Ali (2012) ont révélé que les transferts de fonds des migrants influent positivement sur la consommation, l’investissement et la croissance économique. De même, d’après Mim et Mabrouk (2014), les transferts de fonds des migrants exercent un effet positif et significatif sur la scolarisation des enfants et à Ramcharran (2020) d’ajouter que les transferts de fonds contribuent positivement à la consommation des ménages. Burchardi, Chaney et Hassan (2016) font voir que la migration entre l’Europe et les Etats Unis conduit à une augmentation des investissements directs étrangers vers les zones de départ des migrants aujourd’hui. Docquier (2017) quantifie la relation bidirectionnelle entre l’émigration vers les pays de l’OCDE et le développement des pays de départ. Il conclut que même axée sur la fuite de cerveaux, l’émigration est susceptible de générer des effets positifs sur le revenu par habitant dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire. Examinant l’effet de l’émigration et le revenu en Inde, Clemens (2013) conclut que les employés indiens des sociétés de logiciels qui migrent aux Etats Unis gagnent 58 000 dollars de plus par an que les perdants de loterie qui font exactement le même travail en Inde.

Par contre, analysant les migrations internationales et les déséquilibres mondiaux sur 157 pays développés et en développement sur une période de 1990 à 2014, Coulibaly, Gnimassoun et Mignon (2020) révèlent qu’une augmentation de la migration améliore l’épargne nationale et le solde du compte courant dans le pays de destination, alors qu’elle a des impacts opposés dans le pays d’origine. De même, Docquier (2017) montrent qu’en aidant les pays pauvres à se développer, les populations peuvent être soulagées des contraintes de crédits entrainant une augmentation des migrations qui peut stimuler la fuite de cerveaux et les inégalités mondiales. Dans ces conditions, l’émigration semble réduire l’accumulation du capital humain et par ricochet, handicape le processus de la transformation struc- turelle dans les pays de départ.

Somme toute, les résultats du test de l’hypothèse du rôle moteur de la transfor- mation structurelle de l’émigration restent mitigés et ne portent pas spécifiquement sur les pays de la CEDEAO. Il convient alors d’examiner le rôle que pourrait jouer l’émigration dans la transformation structurelle des pays de la CEDEAO.